Se mettre dans le bain : Reportage dans un hammam parisien

Depuis le 19ème siècle, la pratique de l’hygiène s’est individualisée. Mais à Paris, le hammam subsiste, reproduisant un modèle répandu dans le monde arabe. Le bain maure est une pratique héritée des thermes romaines avant d’être réadaptées par le monde arabo-musulman. Ce bain de vapeur est conçu comme un moyen d’éliminer les toxines. Mais avant d’être une pratique de purification, il est un rituel social.

Une pratique collective de l’hygiène

En sous-vêtements, les employées se déplacent lentement entre les salles, établissant un roulement entre les clientes. Dans la pénombre, plusieurs générations se côtoient. De la mère de famille rompue à l’exercice à la jeune novice. « Le hammam, c’est une sortie familiale, je viens ici avec mes filles », explique Karima, une habituée des lieux. A son arrivée en France, elle cherchait « un moyen de s’attacher à la Tunisie tout en rencontrant de nouvelles personnes ». Lieu de rencontre de la diaspora maghrébine, ce sont des familles entières qui fréquentent l’endroit. A l’intérieur de l’espace humide, tout un rituel se construit, où les initiés se distinguent des profanes. A chaque entrée de clientes, les femmes scrutent : habituées ou nouvelles venues ?  « Allez, pas besoin d’avoir honte. On a déjà tout vu des femmes ici ! », crie l’une d’elles.

Commence alors un parcours initiatique : de l’espace froid des vestiaires à celui, plus tiède, réservé au gommage . L’attente du soin se fait dans le sauna. On assiste alors à une danse presque silencieuse entre les clientes. Au bout de quelques minutes dans le sauna, une voix s’élève. « Je vous attends ! » C’est l’heure de passer au gommage.

La gommeuse, Fatima, mène le jeu: « Allonge-toi ! Retourne-toi ! » Je m’allonge sur le ventre, le front posé sur mes mains jointes.  A chaque mouvement, Fatima soupire. « Tu es vraiment sale. On dirait des spaghettis qui sortent de ton corps ». Elle parle de la peau morte qu’elle retire de mon dos et de mes épaules. Une autre cliente l’attend. Fatima soupire. « La prochaine fois, demande mon nom à l’accueil, je m’occuperai de toi ». Elle me prend dans ses bras et me fait la bise.

La gommeuse, actrice principale

« Je viens toujours pour Fatima, elle me connaît bien et j’emmène toutes mes filles ici. C’est plus facile quand on connaît… » avoue l’une des clientes. Chaque habituée dispose de « sa préférée » qu’elle appelle personnellement pour conclure un rendez-vous venant ainsi court-circuiter la hiérarchie traditionnelle. Fatima, la tayyaba, semble tenir une place importante.  Elle coordonne les échanges et règne en maîtresse dans l’univers du hammam. La place de la directrice du local s’évapore totalement : on pourrait croire que les gommeuses sont les seules propriétaires des lieux.

Le succès d’une gommeuse réside dans sa capacité à créer une clientèle fidèle. Sa notoriété est alimentée par les conversations qu’elle pourra mener tout au long du gommage. La gommeuse se transforme en thérapeute. Elle écoute les femmes allongées devant elle. « Eloigne-toi de cette mégère, elle ne t’apportera que du mal », conseille l’une d’elle à une jeune fille.

La gommeuse écoute et intervient dans les conversations voisines, elle ne laisse rien passer. Elle s’arrête le temps d’intimer l’ordre à sa cliente de se retourner pour qu’elle puisse lui frotter le dos. Puis enchaîne: « il ne faut pas te laisser marcher sur les pieds ! « 

Le rire, une échappatoire

Puis, au détour d’un mouvement de gant, la gommeuse finit par se dévoiler. Son langage navigue entre l’humour et le sarcasme.  « Je ne comprends toujours pas pourquoi les gens viennent payer 25 euros pour un gommage qui coûte le dixième chez moi (Maroc). » Elle laisse passer un instant, histoire de voir l’effet de ses paroles. Puis, elle reprend d’un ton plus léger : « Tu vois cette femme là-bas, qui sort du hammam, c’est une Russe, une plaie ! Pour la frotter, il faut au moins quatre mains ! » Elle rit. « Il faut absolument rire ici. Mon travail, c’est d’enlever la crasse des gens, les rendre propres. Si je ne ris pas un peu, je ne sais pas comment je ferais ».

Les rires sont fréquents dans le hammam, les discussions sont ininterrompues et les gestes sont répétitifs. Fatima conclut: « C’est difficile comme travail, mais je ne compte pas me plaindre ! »

Kenza Safi-Eddine

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