Louis XIV et la propreté: une sale affaire ?

« Louis XIV ne se lavait pas », « les rois de France cachaient leur odeur sous le parfum »,… Dans l’imaginaire collectif, la monarchie française sent le soufre. Stanis Perez, historien spécialiste de l’hygiène à la cour nous aide à démêler le vrai du faux.

Au XVIIème siècle, l’essentiel est de paraître propre.

VRAI. Pendant le Grand Siècle, la notion d’hygiène est celle d’une hygiène partielle. Le plus important réside dans les parties visibles du corps : le visage, le cou et la naissance de la poitrine pour les femmes. C’est ce qu’à l’époque on appelle « la personne ». Ces parties devaient être nettes et propres car correspondaient aux parties exposées aux regards. La toilette est le reflet direct du rang.

Le parfum servait à masquer les mauvaises odeurs.

FAUX. Pour beaucoup de commentateurs, le parfum constituait un moyen de masquer la mauvaise odeur. En réalité, c’est avant tout un « barrage à l’air supposément dangereux pour la santé », selon Stanis Perez. Lors des grandes épidémies de peste, les médecins proposaient ainsi de… parfumer l’atmosphère. Un air parfumé était considéré comme purifié d’éléments porteurs de maladie.

La Cour était une porcherie.

VRAI. Entre costumes, perruques et accessoires, difficile de garder une hygiène irréprochable. Les courtisans sont couverts par la vermine, en particulier les puces qui prolifèrent sur les animaux de compagnie… et les perruques. Pour y remédier, celles-ci étaient enfumées – sans grand succès.

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François Boucher, L’Oeil indiscret ou la femme qui pisse, 1742

L’hygiène du roi était ritualisée.

VRAI. Comme toutes les activités royales, l’hygiène du monarque était une affaire publique. Stanis Perez recense trois pratiques.

La première se faisait après la chasse. Au moment où le roi se changeait, quelqu’un devait le frotter avec une serviette. « Bien sûr, ce n’est pas comme aujourd’hui, il n’y a pas de bains ! Mais pour l’époque, c’est déjà beaucoup ».

Autre manifestation : le toucher des écrouelles. Cette cérémonie traditionnelle impliquait que le roi frôle chacun des malades venant à sa rencontre. Pour se nettoyer, le roi avait l’habitude de laver ensuite ses mains avec du vinaigre et une serviette parfumée à l’oranger.

Dernière pratique hygiénique : les repas. Louis XIV n’aimait pas manger avec une fourchette, trouvant la pratique efféminée. Il mangeait avec ses doigts et les nettoyait à l’aide de serviettes humides. Assister à l’ensemble de ces cérémonies constituait un privilège et permettait de véhiculer un certain modèle d’hygiène parmi les courtisans. Par exemple, lorsque le roi allait faire ses besoins à la chaise percée, les quelques chanceux voyaient là la preuve d’un roi très « propre ».

François Boucher, La jupe relevée, 1742
François Boucher, La Jupe relevée, 1742

A l’époque moderne, on se méfie de l’eau.

VRAI. L’historien Daniel Roche surnomme le Grand Siècle « l’ère de l’eau rare ». Au XVIIème siècle, l’eau de bonne qualité est très rare. En France, contrairement au voisin anglais, l’eau n’est pas bouillie : la plupart du temps, elle est trouble. On se méfie des eaux stagnantes et des marées. Mais d’après Stanis Perez, il s’agit avant tout d’une conception différente du corps. Pour les contemporains, le corps est une sorte d’éponge : il vaut mieux le laisser un peu sale que le saturer d’eau. L’eau est supposée enlever cette armure protectrice : la sueur, la transpiration, la crasse.

Les bains royaux ont cessé d’exister.

VRAI. A partir du XVIIème siècle, l’utilisation des bains est de moins en moins répandue. Sous Louis XIV, le cabinet des bains est présent mais n’est pas utilisé. Très vite, Louis XIV le fait  aménager  en appartement. C’est Louis XVI qui inverse la tendance en utilisant une véritable salle de bains avec baignoire et eau courante, « presque comme une salle de bain contemporaine ».

La vision décadente de l’hygiène des rois vient de la révolution.

FAUX. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, l’image de la monarchie de Louis XIV n’a pas été entachée lors de la Révolution française : « Louis XIV reste un grand roi aux yeux des Français, peut-être autoritaire mais un roi ayant amené la France au rang de puissance ».  L’idée d’un siècle sale s’est surtout développée au XIXème autour des travaux de l’historien Michelet. Le retour de la République et la perte progressive d’influence des royalistes dans le champ politique favorise une vision décadente de l’époque moderne. Les tenants de « l’hygiénisme » diffusent une nouvelle forme de propagande anti-monarchique pour appliquer les nouvelles mesures d’hygiène. La cour de Versailles et les rois sont diabolisés : « on pensait qu’ils se prenaient pour des dieux tellement imbus de leur personne qu’ils ne se trahissaient pas aux pratiques d’hygiène. Des surhommes ne s’encombrant pas des impératifs imposés aux mortels ».

Les rois n’étaient pas propres.

FAUX. Pour Stanis Perez, la dite saleté du roi est avant tout une affaire de perspective : « la véritable question à se poser c’est : qu’est-ce qu’être sale pour un contemporain de Louis XIV ? Il faut revoir notre point de vue sur l’hygiène, décentrer notre regard ». Selon les critères actuels, héritiers du discours médical produit à partir de Pasteur, toute personne du XVIIème ou du XVIIIème siècle est sale.

A l’époque moderne, le problème dit de l’hygiène est davantage un problème de bienséance qu’un problème médical. « Louis XIV est pour nous très sale mais pour les gens de l’époque c’est quasiment un modèle de propreté », conclut Stanis Perez.

Kenza Safi-Eddine

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