Le poil, nouveau code de l’homme moderne

Il est révolu le temps de l’homme négligé, macho et peu soigné, modèle viril et endurci qui descendait de l’homme des cavernes. Aujourd’hui, de nouveaux spécimens ont envahi notre environnement. Notre mission: explorer la diversité de ce nouvel écosystème où cohabitent métrosexuels, übersexuels et maintenant spornosexuels.

Vous vous souvenez de votre copain des années 2000 ? L’homo millénium qui se regardait trop souvent dans le miroir ? Il appartenait à cette catégorie animale qui a fait fureur au tournant du siècle, le métrosexuel. Symptômes: urbain, produits d’hygiène spécialisés, fringues et cosmétiques, salle de muscu, alimentation bio et épilation intégrale. Une expo et un concert par semaine.

Un prédateur concurrent fait alors son apparition, l’übersexuel. Repéré pour la première fois dans la jungle new-yorkaise par la publicitaire Maria Salzman, cette espèce regroupe les hommes qui affichent avec classe leur virilité. Une barbe de trois jours et des poils sortant de la chemise. À l’inverse du métro, l’über cultive le poil. Barbes et moustaches sont en vogue. On les dit très confiants, ouverts aux autres et attachés à leur qualité de vie. George Clooney ou encore Antonio Banderas sont les premiers spécimens observés dans cet environnement.

Dans cette chaîne alimentaire impitoyable, le métrosexuel a muté pour survivre. Il est devenu spornosexuel. Cette féroce évolution allie les milieux du sport et du porno, un cocktail explosif dont l’obsession ultime est le corps. Comment le reconnaître ? Contrairement aux vieux métrosexuels, dont les attributs étaient artificiellement gonflés sur les publicités, ces derniers se ‘photoshopent’ dans la vie réelle. Sur Instagram ou Facebook, ils s’affichent et veulent se faire désirer, ce sont les rois des selfies.

Ces trois spécimens des temps modernes accordent une importance colossale à l’apparence. Cette aseptisation des corps passe par un point commun, le contrôle de la pilosité. Qu’ils prônent l’éradication totale pour une peau lisse et sans défauts ou qu’ils les taillent pour un effet stylé, les poils sont assurément domptés et ne poussent jamais en liberté.

Les poils: cible première de l’homme moderne

Devenue nouvelle norme corporelle depuis le XVIème siècle, l’épilation a longtemps été l’apanage de la gent féminine. Le poil est désormais jugé disgracieux par l’homme qui prend soin de lui, et ils sont de plus en plus nombreux à s’épiler ou du moins se raser régulièrement, et parfois intégralement.

Le poil a depuis longtemps une place ingrate dans l’imaginaire collectif. Il est synonyme de saleté, d’odeurs corporelles, de négligence. Il est la victime de préjugés : en retenant la sueur, le poil contribue au refroidissement du corps, il nous protège contre les microbes, mais aussi des agressions extérieures comme les frottements. Comme l’explique la dermatologue Delphine Brun: “On se fait la représentation que se couper les poils augmente l’hygiène corporelle, or c’est une construction mentale, en s’épilant les aisselles par exemple, on transpire d’avantage. Les poils retiennent la transpiration et la saleté, il suffit ensuite de les nettoyer.” Elle ajoute que “s’ils captent nos odeurs corporelles, c’est à la base pour mieux nous rendre désirables”.

Selon une étude Ipsos de 2013, un homme sur cinq se débarrasse de ses poils, alors même que pour la grande majorité des femmes (67%), l’homme idéal doit être un peu poilu. Tout un marché s’est donc développé, il propose désormais une large gamme de produits pour vous messieurs, du rasoir électrique aux bandes dépilatoires de cire en passant par la tondeuse et la pince à épiler pour les courageux. Sans oublier l’institut, de plus en plus fréquenté par la gent masculine. Une vraie révolution des mœurs.

À l’institut de beauté Ôhm, rue de la Victoire, dans le 9ème arrondissement, les esthéticiennes confirment cette évolution des usages. Le salon a su surfer sur la vague en proposant des services pour femmes comme pour hommes. “Le concept fonctionne très bien puisque la demande est chaque fois plus grande, tandis que l’offre ne s’élargit pas tellement”, explique Émeline, employée de l’institut.

« Les soins les plus prisés sont le dos, les épaules. Le maillot est aussi de plus en plus demandé. Souvent ce sont leurs copines qui trouvent ça gênant, pas hygiénique, notamment pour la transpiration, mais ça peut partir aussi d’eux-mêmes. Certains sont parfois complexés, pour les sourcils par exemple. »

Nicolas est client à Ôhm. “Le mono sourcil, je suis désolé mais ce n’est pas très esthétique… Je ne vois pas pourquoi je ne pourrais pas moi aussi m’épiler les sourcils ou les épaules si je me sens mieux comme ça, et plus sûr de moi”. Métrosexualité ? Spornosexualité ? “Ces mots sont pour moi connotés négativement, je prends soin de moi, c’est tout”.

Alors que la tendance est défavorable aux poils, des mouvement opposés prennent aussi de l’ampleur ces dernières années. Certaines féministes engagées refusent de s’épiler. Elle souhaitent transmettre un message en teignant leur poils d’aisselle en couleurs vives par exemple. Ils deviennent un symbole de leur liberté et un refus de rentrer dans des normes sociales et esthétiques.

Le poil passionne et les reportages foisonnent. En partenariat avec Causette et Konbini, ARTE Creative a lancé début décembre son projet Poilorama, une web-série documentaire passant en revue avec humour le rapport de la société occidentale à la pilosité.

Anna Pereira

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