En mer, le corps comme une boussole

Lâche-t-on du lest sur son hygiène quand l’on est à l’abri des regards ? Pas pour les marins en solitaire car pour gagner la course, prendre soin de son corps est aussi important qu’entretenir son bateau.

« J’ai fait la transatlantique sans voir ma gueule. » Pas de miroir à bord du Fauffiffon Hénaff, le bateau avec lequel Charly Fernbach a pris le départ de la Mini Transat en septembre dernier. Une coque de noix de 6,5 mètres pour boucler la célèbre course en solitaire, du Finistère aux Antilles.

C’était une question de poids. Ne pas lester le bateau, garder l’embarcation libre du superflu. Le rasoir de Charly, lui aussi, restera en Bretagne.

Sur les flancs du bateau, les réservoirs d’eau douce. 60 litres pour boire et se laver, à répartir sur toute la traversée, entre trois et cinq semaines selon la performance. La douche quotidienne attendra les Antilles.

Au port de Douarnenez, dans le Finistère, les marins au départ s’apprêtent à vivre une trentaine de jours à l’abri des regards. Une retraite hors du monde et personne pour les voir, ni sentir leur odeur. Dans le secret le plus total, ils pourront ébrouer leurs cheveux gras dans le vent des tropiques. « L’homme ne rougit de rien, lorsqu’il est seul », écrivait le Marquis de Sade.

Pourtant, ni les conditions spartiates, ni la solitude prolongée ne semblent décourager les marins solitaires à observer une hygiène stricte, sommaire, mais quotidienne.

« Brossage de dents obligatoire, nettoyage à la lingette, et protège-slips changés plusieurs fois par jour », résume Anne Liardet, femme-marin au parcours exceptionnel avec à son actif un Vendée Globe, deux Route du Rhum, deux Solitaire du Figaro. « La toilette est importante car c’est le moment où l’on prend des nouvelles de soi », poursuit la navigatrice qui a passé plusieurs semaines sans prendre de douche en traversant les océans du Sud, où il faisait trop froid pour se déshabiller.

Se laver, pour arriver premier

En course, l’hygiène est au service de la performance : entretenir son corps est nécessaire pour optimiser ses résultats. Ôter les croutes de sel de son visage, surveiller de près ses blessures même lorsqu’elles sont bénignes, soigner son hygiène intime, toute cette gestuelle ritualisée permet de « tenir » son corps comme on « tient » son bateau. On se lave donc d’abord pour gagner : le corps doit rester un allié, pas un énième obstacle qui s’ajouterait aux avaries.

Paradoxalement, l’isolement des marins en solitaire les protège des maladies et bactéries contagieuses. Retranché en quarantaine, le marin vit à l’abri de « l’autre ». Pour Charly Fernbach, « en mer, il faut beaucoup plus de temps avant de se sentir sale. Je préfère parler d’impression de saleté. La question est plutôt celle de l’odeur puisque culturellement, il ne faut pas sentir. »

Pour autant, se préserver des plaies reste une priorité. Baignée dans un environnement humide, la moindre blessure peut mettre le marin en danger. Aymeric Belloir, vainqueur de la Mini Transat 2013, se souvient d’un convoyage vers les Seychelles, qui aurait pu tourner court. « Je faisais escale dans la mer Rouge, au Yémen, et je me suis fait une ampoule à terre. Je repars en mer et me retrouve quelques jours plus tard avec des ganglions dans toute la jambe. Rapatriement immédiat dès mon arrivée et bain de bétadine pendant 15 jours. J’avais frisé la septicémie ».

Un autre grand classique bien connu des marins : les boutons au niveau des fesses, provoqués par les frottements en position assise, associés à l’humidité permanente. « D’abord, c’est extrêmement douloureux, impossible de s’asseoir », témoigne Aymeric Belloir. « Et ensuite, cela peut devenir tout à fait sérieux si les boutons s’infectent ».

« Mon corps n’est pas un chiffon »

Au-delà de l’entretien du corps, l’hygiène a une fonction structurante pour le marin en course. C’est un tuteur sur lequel il s’appuie pour tenir psychologiquement. La gestuelle rythme la journée, et participe d’une routine dans laquelle chaque action est rationalisée, automatisée et si possible minutée pour optimiser la vitesse. « Si tu lâches sur la toilette, c’est que tu lâches sur le reste, que tu lâches prise tout court », affirme Anne Liardet.

Seul en mer, respecter son hygiène personnelle, c’est  respecter son intégrité physique, et préserver son estime de soi. Un outil indispensable pour rester agressif pendant la course. « Lorsqu’on part en solitaire, on ne cesse de se regarder, d’observer la qualité de ses manoeuvres, de se reprocher ses erreurs. Tu te regardes, tu respectes ton boulot de marin et tu ne tiens pas ton corps comme un chiffon », poursuit Anne Liardet.

Parmi les obstacles qui mettent les nerfs des marins à vif, il y en a un particulièrement redouté des coureurs : la « pétole », l’absence totale de vent, et une mer d’huile. Comme dans le creux du « pot au noir », cette ceinture de basses pressions le long de l’équateur dans laquelle les marins peuvent rester bloqués pendant plusieurs jours. Le calme plat est plus éprouvant que la grosse mer car les marins doivent sans cesse manoeuvrer pour aller chercher les vents. Dans les moments de découragements, un geste d’hygiène peut opérer une bascule mentale. « Même si tu es habitué à vivre dans la crasse, te mettre un coup de frais, te raser, c’est une vraie coupure mentale et moi, ça me redonne la niaque », assure Aymeric Belloir. « Assez régulièrement je mettais le nez dans ma trousse de toilette pour sentir l’odeur du propre, et je le refermais en me disant que c’était pas tout de suite, mais pour bientôt », se souvient Anne Liardet.

Et avant de regagner la terre ? L’hygiène du marin fait-elle l’objet d’un soin particulier, au moment où le regard de l’autre se pose à nouveau sur lui ?

Pendant la traversée, les navigateurs préservent leurs réserves d’eau douce pour éviter les pénuries. Mais ils peuvent s’en délester à l’approche de la ligne d’arrivée pour alléger leur bateau. Une vidange des réservoirs souvent mise à profit pour s’offrir une douche mémorable et se rendre « présentable » devant le comité d’accueil. « Pour ma part, j’ai simplement enfilé le tee-shirt du sponsor, je n’étais pas rasé et ma priorité était d’embrasser des êtres humains (et humaines), pas d’aller prendre une douche », nuance Charly Fernbach.

« Quand tu arrives au port tu ne sais pas si tu sens fort ou si tu ne sens rien. C’est ta propre odeur, tu baignes dedans depuis le début ! » s’amuse Anne Liardet.

Marie Moley

Photo et Vidéo : Charly Fernbach

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