Bains douches à Paris : la galère au sens propre

Dans les bains-douches municipaux, la solidarité se fait au travers de shampoings laissés dans les cabines, ou dans le dépassement des vingt minutes réglementaires passées sous l’eau chaude. Ces espaces gérés par la marie de Paris permettent à tous de prendre une douche à la fois anonyme, gratuite et individuelle. On en trouve dix-sept dans la capitale, répartis dans les principaux arrondissements. Énigmatiques pour ceux qui n’y mettent jamais les pieds, ils répondent pourtant à une grande demande sociale.

Les « bains-douches », joli nom pour la précarité qu’ils abritent. Autrefois associés aux piscines, ils n’ont gardé de leur nom que les douches. Le terme apparaît désuet, voire poétique, car pour la plupart des Parisiens, les bains-douches, ce sont ces simples bâtiments de briques rouges, un peu vintages, créées au début du XXe. Les passants s’arrêtent sur ces murs qui renvoient à une autre époque, sans penser à la réalité sociale qu’ils dissimulent. 

Plus de monde en hiver

Au bain-douche Saint-Merri, proche de l’Hôtel de Ville, les escaliers, sombres et peu accueillants, mènent à une grande porte bleue – la même, sûrement, depuis des années. Inscription ancienne, peinture rognée, son état n’annonce rien d’accueillant.

Installés derrière de grands vitrages, deux hommes en uniforme bleu accueillent les arrivants. « On a plus de monde en hiver, la plupart sont des habitués », assure l’un deux. Il faut encore descendre un escalier pour accéder aux douches. Les agents d’entretien notent à la craie l’heure d’arrivée sur la porte de la cabine et chacun dispose de 20 minutes pour faire sa toilette. Depuis que les bains-douches sont devenus gratuits le 1er mars 2000, la fréquentation a augmenté de 40%.

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Ici, l’heure d’arrivée est 12h10. L’utilisateur aura jusqu’à 12h30 pour se doucher. Crédit photo : Nina Masson.

Seulement un quart de femmes

Antre d’anonymat, on y comptait pourtant en 2014 plus d’un million d’usagers. « On a des ordres de grandeur, comme 75% d’hommes et 25% de femmes. Mais il y a un flou volontaire pour que les gens ne se sentent pas remarqués et catégorisés », explique Patrick Leclerc, chargé de mission auprès du directeur. En raison de leur affiliation initiale aux piscines, la gestion des bains-douches est encore confiée à la Direction de la Jeunesse et des Sports. On imagine que la sur-représentation des hommes tient au fait qu’il y a plus de SDF masculins. Or ce n’est pas forcément le cas : selon une étude de l’INSEE, 38% des SDF sont des femmes. La moindre part de femmes dans les bains-douches s’expliquerait donc plus par la faible intimité de ces lieux, où on se lave à la chaîne, sans vraiment pouvoir réellement prendre son temps.

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Dans les allées, des messages de rappel sur les règles à suivre. Crédit photo : Nina Masson.

Monica, une Allemande de 28 ans, qui parle quelques mots d’anglais, raconte qu’elle vit dans la rue et qu’elle se douche ici tous les jours. Pour Monica, « c’est un souci en moins ». En été, elle utilise les fontaines publiques, « c’est plus facile ». Mais en hiver, elle n’a « pas d’autre choix que de venir ici ». Par-delà les règles strictes qui régissent ces espaces – ils ne fournissent ni serviette ni kit de toilette – un système de solidarité informelle se dessine. « Parfois, je n’ai pas de gel douche, mais certains laissent le leur dans les cabines pour ceux qui n’en ont pas. C’est interdit, mais les agents d’entretien sont gentils. » 

Un sous-sol à peu de frais

Oumarou, l’un des agents d’entretien, laisse parfois les utilisateurs dépasser les vingt minutes réglementaires. « S’il n’y a pas trop de monde, ils peuvent rester plus longtemps. » Les douches de Saint-Merri sont propres, mais ternies et usées. Les plafonds qui les abritent s’écaillent et les couleurs y sont bistrées. Finalement, ce sous-sol à peu de frais du centre de Paris est parfaitement utilitaire et fonctionnel. 

Pour Patrick Leclerc, le bain-douche Saint-Merri est « représentatif d’une époque. C’est l’un des plus laids, construit dans les années 1970 pour répondre aux besoins des miséreux. » Une contradiction émerge de ces lieux intégrés au quotidien de la plupart des usagers. Entre l’intime et le public, les bains-douches exigent une certaine pudeur. Mais cette pudeur se heurte à une violence diffuse. Car ici, tous les usagers sont renvoyés à leur précarité sociale

Nina Masson

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